Giorgio Petracci
“Adriatico”

March-April 2022

Paintings, sculptures, photography

L’Adriatique n’est pas seulement une mer : c’est un nom évocateur, chargé de sens, comme une mémoire ondoyante des échanges entre l’Orient et l’Occident.

Mer fermée et peu profonde, l’Adriatique a longtemps été appelée golfe de Venise, comme si elle était un prolongement de la Méditerranée glissé entre les terres gravitant autour de la Sérénissime. A partir des côtes italiennes et dalmates, depuis l’époque classique, l’art a été le premier instrument de diffusion de la culture qui est à la base de l’Europe, dans le sillage des routes commerciales de marchandises de toutes sortes.

Venise n’est pas imaginable sans l’Adriatique.

Entre la fin de la période gothique et la Renaissance, des deux côtés de la mer, l’art a emprunté pour son développement les mêmes styles : le langage parlé par les images est devenu un terrain commun bercé par les vagues de l’Adriatique.

Entre le XIVe et le XVe siècle, des artistes vénitiens, Carlo Crivelli, Jacobello Del Fiore, Bartolomeo et Antonio Vivarini, puis Giovanni Bellini, ont créé des œuvres pour des villes de la région des Marches et des Pouilles, mais aussi pour les villes de la côte dalmate.

L’Adriatique a ainsi été, pendant longtemps, une sorte de grand golfe, Venise étant le centre de diffusion de la culture, et les autres villes côtières des récepteurs éclairés.

Mais l’Adriatique ne peut se borner aux seuls liens artistiques, pour emblématiques qu’ils soient : c’est aussi de la poésie, ce sont des mots enfouis.

Dans son Bréviaire méditerranéen, Pedrag Matvejevic écrit : « L’Atlantique et le Pacifique sont les mers de la distance, la Méditerranée est la mer de la proximité, l’Adriatique est la mer de l’intimité ».

Intimité a ici un double sens : rencontre intime et confidentielle, mais aussi fermeture sur soi, sur sa propre identité, ses convictions et sa sensibilité. La double lecture est inhérente au regard tourné vers une mer qui peut sembler courte entre les deux rives, mais qui, si notre regard est inversé, permet de s’ouvrir à un nombre infini de lectures et à la connaissance de l’Autre, à la diversité de nuances culturelles que la mer reflète.

La Méditerranée, et l’Adriatique en particulier, n’a jamais été seulement l’Europe : elle a été ouverture et contradictions.

Comprise dans son essence, l’Adriatique peut être un système, un carrefour comme ce grand corps – la Méditerranée – dont elle n’est qu’un membre : elle peut devenir une voie de circulation pour les peuples et les cultures, car aucune mer ne peut être comprise d’un point de vue exclusivement politique ou géographique.

Et encore : c’est la mer dont la richesse découle du dialogue entre les périphéries et les centres, entre l’intérieur et le littoral. C’est le corps étendu des villes de l’Adriatique.

« Non pas une civilisation, mais une série de civilisations » (Fernand Braudel).

Avec Giorgio Petracci, l’Adriatique, autrefois synonyme d’or byzantin, devient une mémoire évanescente, laiteuse, floue, et en même temps dense et concrète à nos yeux ; une mer qui garde le regard et l’empreinte humaine, mais dans laquelle le corps de l’homme n’apparaît pas, rappelant ainsi le travail photographique de Luigi Ghirri.

Dans les œuvres de Giorgio Petracci, la mer n’est pas seulement elle-même : au-delà du bleu, elle exprime différentes couleurs et nuances ; elle est aussi terre, car elle se manifeste également dans les territoires intérieurs et dans des cultures qui ne sont pas exclusivement maritimes ; c’est une mer qui accueille une diversité de regards et de points de vue, une mer plurielle et pleine de valeurs symboliques.

Ceux qui ont connu la mer, et qui s’en sont éloignés, ont sans doute bénéficié d’une formation de l’âme privilégiée. Ce n’est pas un hasard si la mer a toujours été au centre de romans d’apprentissage et de formation, de l’Odyssée d’Homère à La ligne d’ombre de Conrad.

Et c’est aussi le lieu où nous perdons notre âme et notre identité, le lieu où l’Europe rejette l’Autre, celui qui est différent, et se retranche dans les certitudes résiduelles et bancales d’une richesse malade.

Umberto Saba, dans son poème Ulysse, écrit : « J’ai navigué dans ma jeunesse/ Le long des côtes dalmates […] Aujourd’hui, mon royaume/ est cette terre de personne. Le port/ pour d’autres allume ses feux ; l’esprit/ Indompté me pousse encore au large,/ Et de la vie le douloureux amour ».

Devant les œuvres de Petracci, on se perd dans le brouillard maritime, également appelé caligo, fréquent surtout à l’aube, avant que la réalité et les décisions ne prennent forme. Le brouillard, amené sur le littoral par les brises, libère cette odeur envoûtante de la mer.

Nous pourrions regarder les œuvres de Giorgio Petracci dans l’optique de Matvejevic, qui suggère de choisir un point de départ, qu’il s’agisse d’un rivage ou d’un port, pour commencer le voyage ; une fois que l’on est parti, cet endroit importe de moins en moins ; l’important, c’est le lieu où l’on arrive, ce que l’on aura vu et comment on l’aura vu de nos propres yeux. L’Adriatique reste la même, c’est nous qui changeons.

Par temps clair, lorsque l’horizon est dégagé, depuis la ville de Fermo, dans la région des Marches, où est né Giorgio Petracci, il est possible d’apercevoir l’autre rive de l’Adriatique, la Croatie. C’est un symbole : la vision de l’Autre ne peut advenir que lorsque le regard n’est pas aveuglé par des barrières. C’est peut-être rare, mais ces jours-là, tout devient plus clair et les liens qui nous unissent dépassent les frontières mentales et physiques.

Domenico Caiati